Maria Rodale, pionnière du mouvement biologique, suit le rythme de la nature

Maria Rodale a grandi dans la première ferme biologique des États-Unis. C’est là qu’elle a découvert les joies de l’alimentation biologique – et qu’elle a appris à tout remettre en question. Après avoir exploré d’autres horizons pour trouver ses réponses, elle est finalement rentrée au bercail pour s’occuper de sa ferme natale tout en s’investissant dans l’entreprise familiale, Rodale. Pionnière du mouvement biologique en agriculture et dans le domaine de l’édition, Maria recherche essentiellement des réponses simples à des problèmes en apparence complexes. Son blogue Maria’s Farm Country Kitchen se fonde sur la devise « mijoter le bouleversement, saupoudrer des conseils », et nous admirons son activisme à la fois convaincu et accessible. Voici ce qu’elle avait à nous dire sur ce que l’agriculture biologique peut faire pour soigner notre planète, nourrir le monde entier et contribuer à notre sécurité.

 

Quel est votre plus ancien souvenir lié à l’alimentation?

C’est probablement celui d’être assise sur la galerie arrière, en été, affairée avec mes sœurs à écosser les pois, et à en manger crus en me disant : « Mais qui pourrait donc préférer les cuire, alors qu’ils sont si bons tout crus? »

 

Vous avez grandi en baignant dans l’industrie biologique; comment cela a-t-il influencé votre vision du monde?

Eh bien, ça m’a d’abord rendue forte, parce qu’en grandissant avec l’étiquette de « marginale », on apprend à écouter sa propre conscience. Au départ, cette « industrie » était extrêmement petite et différente de l’ordinaire. Je me souviens d’une fois où mon père m’avait amenée avec mon frère à un des premiers salons commerciaux d’aliments naturels – je me revois parcourir les allées à prendre des échantillons gratuits (les barres Tiger’s Milk, ça vous rappelle quelque chose?), en me disant que c’était vraiment super! Mais tout cela m’a principalement appris à tout remettre en question, puis à chercher de vraies réponses.

 

Qu’est-ce qui vous a inspirée à travailler pour l’entreprise familiale?

C’était un mélange de trois choses : d’abord, l’intime conviction, depuis ma tendre enfance, que j’y étais prédestinée; ensuite, la perte de mon frère, mort du sida en 1985; puis l’année que j’ai passée à Washington pour travailler sur des problématiques sociales, après quoi je me suis demandé : « où puis-je trouver un travail qui favorise l’action POUR le changement positif, plutôt que la réaction CONTRE ce qui va mal? » La réponse allait de soi : Rodale, naturellement.

 

Quels sont les avantages du biologique que vous constatez dans votre vie? Et dans le monde?

La véritable sensation d’être en santé – le sentiment de légèreté, de pureté et de bien-être qui vient avec –, c’est quelque chose que les gens peuvent avoir de la difficulté à comprendre sans en avoir déjà fait l’expérience. Ce n’est pas une formule magique qui règle tout, mais je suis profondément convaincue qu’opter pour une alimentation et une agriculture biologiques contribue à rendre le monde meilleur. Ce n’est pas toujours facile, bien entendu! Mais je rêve d’un monde où tous exigeraient des aliments biologiques, et où tous les agriculteurs se convertiraient au biologique : non seulement nous ressentirions tous un plus grand bien-être, mais il deviendrait aussi beaucoup plus simple de régler les problèmes d’alimentation de façon générale, et nous pourrions alors rediriger nos efforts vers de tout autres questions de société! Ou peut-être nous mettrions-nous simplement à mieux profiter de la vie.

Manger biologique est un acte d’amour – l’amour de nous-mêmes et de notre famille, l’amour pour les agriculteurs qui produisent les aliments, l’amour de la terre, et l’amour pour chaque être et chaque chose jouant un rôle dans l’alimentation de notre organisme. C’est formidable juste d’y penser!

 

Qu’est-ce qui a motivé l’écriture de votre dernier livre, Organic Manifesto (manifeste pour le biologique)?

Deux choses m’agaçaient énormément. La première, c’est que l’industrie rendait les choses inutilement compliquées en se perdant dans les détails (par exemple : en créant une opposition entre biologique et local), ou même en opposant les choix réfléchis aux solutions rapides, ou le biologique à l’« ultra-biologique » – et ici, j’inclus les chefs cuisiniers et les journalistes dans cette « industrie ». Tous semblaient rivaliser d’imagination pour trouver la nouvelle révélation ou la dernière innovation… Et cela menait à une deuxième chose : à cause des contradictions et des explications confuses de l’industrie, les gens ordinaires n’arrivaient pas à s’y retrouver, alors qu’ils essayaient simplement de mieux manger et de rendre leur vie meilleure. C’était devenu tellement confus que certains ont fini par laisser tomber, ou par conclure que le coût des produits biologiques n’en valait pas la peine.

Selon moi, pour faire avancer les choses, nous devons faire en sorte que l’option biologique devienne le choix le plus simple et le plus évident pour tous.

 

Dans votre livre, il y a beaucoup d’information troublante sur l’état de notre système alimentaire – comment réussissez-vous à garder espoir?

Mes enfants me donnent des tonnes d’espoir. Tout d’abord, parce qu’ils aiment les aliments biologiques, et parce qu’ils ont eux-mêmes constaté à quel point les choix biologiques sont meilleurs au goût et importants pour l’avenir. Et ensuite, parce que leur contribution démontre tellement d’intelligence, de passion et de détermination.

Je puise aussi beaucoup d’espoir dans la Nature, qui a une capacité incroyable de régénération et de rétablissement. Si nous pouvions seulement suivre son rythme, la santé et le bonheur de tous s’en porteraient beaucoup mieux – et notre espèce pourrait encore durer pour beaucoup plus longtemps.

 

Que conseilleriez-vous à une personne qui veut opter pour une alimentation biologique?
  • Commencez par les aliments que vous mangez le plus (en fréquence ou en quantité).
  • Apprenez à cuisiner.
  • Ne vous laissez pas décourager par le prix : même sur le plan financier, les bienfaits compenseront largement ce que vous payez. Apprenez à vous concentrer plutôt sur la nature des aliments.
  • Aménagez-vous un petit jardin.
  • Approvisionnez-vous dans des marchés de producteurs agricoles.

 

D’après vous, y a-t-il des choses à savoir ou des moyens particuliers pour aider les gens à passer au biologique?

Je crois que la décision des gens est souvent plus émotionnelle qu’intellectuelle. Ils ont besoin du témoignage d’autres personnes qui ont franchi le pas avant eux. Ils ont aussi besoin de voir que ce n’est pas compliqué – et d’avoir des amis et des proches qui sauront les guider. Je dis toujours qu’il faut partir d’où on est : pour un amateur de hot dogs, mieux vaut commencer par un hot dog biologique! Pas besoin de passer directement des hot dogs ordinaires à la salade de quinoa avec tofu, luzerne et algues marines… La plupart des gens préfèrent le changement graduel, avec une gratification émotionnelle.

 

La différence de prix ressort souvent pour expliquer la réticence que peuvent avoir les gens à choisir un produit biologique à l’épicerie. Quelle est la solution?

Comme je l’ai déjà mentionné, il ne faut pas se laisser décourager par le prix! Le plus important, c’est la NATURE de l’aliment. A-t-il l’air bon et frais, et est-il biologique? Au supermarché, tout n’est pas forcément frais (même les produits biologiques!), alors quand c’est possible, surtout l’été, faites comme les Parisiens : achetez vos aliments dans les marchés publics. Qu’est-ce qui est biologique et a l’air bon? Une fois de retour à la maison, cuisinez ce que vous avez trouvé en toute simplicité. Quand les aliments sont frais et bien cultivés, il n’est pas nécessaire de les inonder de sauce extrême ou de faire des recettes compliquées combinant des tonnes d’ingrédients.

En l’espace de quelques jours, vous verrez les résultats sur votre santé et votre bien-être, tant dans votre corps que dans votre vie, et ça n’a pas de prix! En fait, vous finirez sûrement par épargner de l’argent à long terme – mais le plus important, c’est que vous épargnerez votre santé. Comment puis-je l’affirmer? Je vois beaucoup de gens qui souffrent de problèmes de santé, et qui se plaignent du prix des produits biologiques, mais qui dépensent plein d’argent en services médicaux et en médicaments, alors qu’ils pourraient régler leurs problèmes en tout ou en partie avec une alimentation plus saine, plus simple et biologique – ou en changeant un peu leurs habitudes de vie. Prendre sa santé en mains repose beaucoup sur la conviction d’avoir soi-même le pouvoir, le courage et la détermination nécessaires pour y arriver.

 

Comment essayez-vous d’amener les autres à partager votre passion pour le biologique?

Par la communication – en écrivant sur mon blogue, Maria’s Farm Country Kitchen, et en diffusant mon message quand je prends la parole en public. En cuisinant à la maison avec ma famille. Par le biais du Rodale Institute. Par le biais de notre entreprise, Rodale inc., où nous tâchons d’ouvrir de nouvelles voies pour favoriser l’accès aux produits biologiques (avec Rodale’s) et pour aider les gens à adopter un mode de vie plus biologique (avec le lancement de Rodale’s Organic Life). Et tout simplement en trouvant toutes sortes de petits trucs pour permettre aux gens, partout où je vais, de découvrir leur aptitude au changement et de prendre confiance en leurs moyens. Bien sûr, personne n’est parfait. Aucun d’entre nous ne peut mener une vie 100 % biologique – du moins pas encore. Et comme le veut le proverbe, repris notamment par Gary Hirshberg, il faut garder en tête que « le mieux est l’ennemi du bien ».

 

Qu’aimeriez-vous que le monde retienne avant tout du principe biologique?

Que la Nature est plus sage et puissante que nous ne le serons jamais, et que si nous passions autant de temps à travailler avec elle qu’à essayer de la dominer et de la surpasser, nous y gagnerions tous en richesse et en santé!

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